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SOUVENIRS D' ENFANCE A FAYS-LES-VENEURS par Pol LEONARD dans Terres d’Herbeumont à Orchimont, année 1995, Bulletin annuel n° 21 p. 94 et suivantes.

 

SOUVENIRS D'ENFANCE A FAYS-LES-VENEURS.

par Pol LEONARD.

Mes mémoires ? Non, simplement quelques anecdotes vécues dans le cadre de mon village natal, au temps de mon enfance...

Fays-les-Veneurs, j'aime bien ton nom composé, petit hameau des Ardennes d'environ 450 habitants, tu n'avais ni médecin, ni notaire, ni notable quelconque, laissant ce privilège aux gros bourgs voisins qui n'avaient garde de s'en plaindre.

Une bonne cinquantaine de maisons se regroupaient autour de ton église, vieille de plus de deux siècles, tassant ses murs au sommet des Payons, du nom de l'ancienne brasserie qui avait jadis dominé toute l'activité de cette région. Cette église fut remplacée en 1930.

Monsieur le Curé, un homme très affable, dans son presbytère, représentait toute l'autorité morale du lieu. Sa soeur, mademoiselle Stéphanie, veillait aux soins ménagers, à la bonne tenue de la maison. Quand nous, les jeunes, la rencontrions, nous la saluions avec déférence.

Une école pour garçons et une autre pour filles contribuaient à donner à ces braves gens un petit standing intellectuel.

Un ruisseau, né dans la campagne voisine, serpente autour des maisons et des jardins, traverse la grand'route et, après quelques kilomètres, rejoint la vallée des Alleines. Après s'être pavané à la Cornette, il rejoint la Semois à la platinerie dans un décor grandiose.

Fays-1es-Veneurs fut une petite seigneurie, dépendant du duché de Bouillon. Une porte cochère, vestige d'un vieux château ruiné, subsiste encore aujourd'hui, tout comme les faubourgs.

Entre eux, les habitants utilisent le patois.

Voilà en quelques traits, dressé, le tableau du site où s'est passée ma prime jeunesse.

Avec mes parents, nous habitions une modeste maison sur la place. « Nosse pére » y exerçait le métier de boulanger, aidé de « M'man » Marie. Dans le village, on l'appelait: Le Grand.

Avec son pain, il faisait chaque jour le tour du village et deux fois par semaine celui des villages de Nollevaux et de Les Hayons.

Que de souvenirs plus ou moins heureux me restent de cette période d'entre deux guerres !

Notre premier voisin était une grosse ferme chaulée de blanc. Elle était habitée par mon grand-père paternel.

Nous l'appelions parrain Joseph. Il était particulièrement bienveillant quant à nos ébats de jeunes gamins. Les dépendances de sa ferme n'avaient aucun secret pour nous.

Je pense spécialement à un copain de mon âge, Louis Déom.

Avec lui, nous allions fouiner dans les greniers et hangars du grand-père. Nous y campions..., nous y dormions.

Nous y trouvions notamment des caisses de cartouches allemandes, séquelles de la guerre de 14-18, voire même de celle de 1870.

Sans souci, sans même conscience du danger de mort que cela pouvait être, à coup de marteau et de pic, nous enfoncions les dites cartouches dans les interstices du mur de la maison. Faisant sauter la balle, nous récoltions la poudre en cristaux noirs. Avec cette poudre, nous tracions des routes et des plaines. Nous y mettions le feu et cela prenait des allurres dantesques.

La grand-mère paternelle était morte depuis quelques années. Parrain Joseph était donc seul. Mais une de ses belles-soeurs, "Zélie", restée célibataire vivait chez lui, s'occupant de son ménage. Elle était ma marraine.

Toute la journée elle errait en sabots, traînant son immense taille à travers la maison.

Avec le copain Louis, nous allions dans l'écurie vide de ses occupants, faire sonner les liens des chaînes dans la « stamounée » (mangeoire), faisant croire à la vieille tante que le troupeau de vaches rentrait « ou staule » (à l' étable). Aussitôt on entendait la démarche lourde de ses sabots s'amener pour attacher les bêtes. Elle vitupérait contre ces sales gosses et, quant à nous, nous déguerpissions au plus vite...

Parrain Joseph se plaisait particulièrement bien à mener paître ses vaches dès la venue de l'automne. Nous allions tourner autour de lui en fumant des cigarettes de « moussirê » (mousse). Notre comportement était une astuce, car le grand-père intervenait aussitôt: « ne feméz ni ça don, vous s'réz malaudes »,et, puisant dans sa propre blague à tabac faite d’une vessie de porc, il nous roulait à chacun une vraie cigarette.

Parrain Joseph aimait raconter sa vie passee, surtout les épisodes de la guerre. Son récit ne manquait pas de faits savoureux.

Questionnant un officier allemand sur les causes pratiques de la défaite de leur armée...

Monsieur, lui répondit le Prussien: pour faire la guerre, il faut trois choses :

premièrement il faut « te l'argent »,

deuxièmement « te l'argent »,

et troisièmement « te l'argent »,

et mon parrain Joseph en racontant cette histoire avait, dans sa moustache à la Clémenceau, un sourire narquois qui en disait long sur sa philosophie.

Mon père, lui, ou si vous voulez, le Grand, avait une toute autre façon d'envisager la vie. Il affectionnait la pêche et la chasse mais, entendons-nous bien, c'était le braconnage à la «  Raboliot » qui faisait ses délices, au grand désespoir de ma mère, dont elle n'appréhendait rien de bon.

A ses moments perdus, il s'était mis en tête de construire un étang aux abords de la Géripont, pour élever des truites et en faire un petit commerce.

Il n'y a pas de sot métier, disait-il.

C'était une occasion pour nous, les gamins, de ecreuser également un petit, tout petit étang et, comme Jody nous ne manquions pas d'y construire un petit moulin fait de quatre roseaux assemblés, qui ne cesserait jamais de tourner. Le Grand transportait des terres et des pierres. Il maçonnait la digue de son étang sans sable et sans ciment. La muraille ainsi faite présentait de nombreuses voies d'eau.

Cette construction du lac traînait en longueur et . truites promises étaient encore loin.

Un beau jour, un raz de marée ouvrit la digue, anéantissant tous les espoirs du Grand. Il abandonna le chantier et celui-ci se transforma en plantation naturelle d'épicéas.

Notre petit étang s'évanouissait également dans la tourmente, emportant toutes nos illusions. Adieu mouvement perpétuel et lac de Rougebeau.

Reste de tout cela la solide amitié avec Louis Déom, un cher souvenir lié à la source intarissable de « Fineuse ».

Quittant la grand-place en direction de Nollevaux, notre route monte assez raide. Nous arrivons tout de suite face à la dernière maison habitée par « les Dans ». Les deux frères et la soeur, Zidore, Joseph et Victoire. Zidore est le chef de famille. Boucher à ses heures, il va de ferme en ferme tuer le cochon, en début de saison. Ils sont quelques-uns au village à faire ce métier, j'aimais bien ces jours de « cochonnail1es ». On y goûtait le plaisir des nantis.

Chaque jour, le matin et l'après-midi, je montais cette côte de Nollevaux, chassant devant moi nos trois vaches, une rouge et deux pie-noires.

Les Dans ! J'aimais m'arrêter devant cette demeure assez sévère d'aspect. En face, de l'autre côté de la rue, une allée aboutissait dans leur « pachis », donnant accès à un bâtiment en torchis, couvert d'un chaume très épais. C'était toujours agréable d'y être reçu par l'un des frères.

Un parfum de bois séché, sapin, hêtre, chêne ou bouleau, vous montait à la tête. Des manches de toutes sortes à l'état neuf, pendaient aux murs. On se plaisait à leur contact doux et lisse. Pas un défaut, pas un coup importun ne se décelait sur tout l'ensemble des outils préparés.

Une activité fébrile régnait en ces lieux. Ca rabotait, ça menuisait et ça discutait. Quel climat chaleureux émanait de ces paysans à l'ouvrage.

Cinquante ans après, je reprends mes vaches et saluant le calvaire jouxtant la maison « des Dans », je m'éloigne, mon bâton à la main et mon chien sur les talons.

Le Joseph « dou Dans », je le vois encore passer devant chez nous les dimanches matin, chassant ses bêtes devant lui; sa démarche un peu voûtée, une barbe de sapeur pompier, la canne à pêche dans la main gauche. Son parcours ... toujours le même. Fineuse, la Croix Chevalier et les Séhans, autrement dit la vallée des Alleines.

Avec toutes ses bêtes, il y goûtait une joie sereine, une paix profonde. Toute la grande journée, il piétait les rives de la rivière, ramassant au passage les oeufs des cols-verts qui lui procuraient une omelette maison pour le repas de midi, accompagnant la truite ou les écrevisses qu'il avait pêchées.

Fays possédait une place assez vaste, tout encerclée de fermes. Je ne m'étendrai pas sur chaque bâtiment, me contentant d'en citer l'un ou l'autre. A la première ferme, en face de chez mes parents, nous sommes chez Félix Poncelet.

Quel homme doux et heureux à vivre, ce Félix ! Cinq filles et un garçon peuplaient la maison. C'était une véritable ruche. Je ne connais pas un homme plus soucieux des soins à apporter à son bétail.

Deux chevaux l'aidaient dans son exploitation. Il limitait toujours ses charretées, craignant d'abuser de ses chevaux.

J'ai toujours devant les yeux, par temps d'orage, la silhouette menue de Félix, apparaissant au coin de notre rue, la tête coincée au fond d'une capuche en sac de jute, faisant le tour du propriétaire, l'oeil à tout, prévenant la moindre source d'avarie.

Je le disais doux avec ses chevaux, une jument s'appelait « Biche ».

Quel contraste avec la ferme vis-à-vis. Ce voisin était un vague cousin de ma mère. Il avait nom Constant. Il conduisait son attelage à grands coups de gueule et de « scorgie » (fouet).

Cependant, il avait toujours des bêtes courageuses. En réponse à ses éclats de voix, « la Louise » répondait par un coup de collier et enlevait le fardeau.

La conduite des chevaux relève de la haute strategie...

Quant au Grand (mon père), il faisait ses tournées avec un beau cheval de sang. Celui-ci était blanc et avait nom Marquise. Chaque matin, il faisait le village de Fays et deux fois par semaine, il s'en allait visiter les villages déjà cités de Nollevaux et Les Hayons.

Des années, on a vu la petite voiture au cheval blanc, traverser les bois de Neuvy ou bien du Babant et franchir le tournant du St Joseph.

En rentrant le soir, il nous rapportait toutes les nouvelles qu'il avait apprises au cours de sa tournée.

Sur la place du village, dans le dessous, se trouvait la maison Déom. C'était une belle famille avec de nombreux enfants. Le père Eugène était de Fays, tandis que la mère Augustine provenait du village voisin d'Offagne.

J'ai déjà parlé de mon copain Louis. C'en était un... Joseph ne le suivait pas de loin. C'était aussi mon copain.

Le père Eugène était un brave paysan, mais aussi un pince-sans-rire. Suite à un gros orage, l'aqueduc de la grand-route se trouva obstrué, créant avec le ruisseau un petit lac; finalement, l'eau passait sur la route. Des curieux, des badauds étaient sur place commentant les événements. Tous ceux du coin étaient aux premières loges. Entre autres, le père Déom, propriétaire de la prairie inondée. A ses côtés, le père Merny et « le Grand ».

« I causant doul mér, èle n'èst p'tète ni djà coume ça, dit l'Ugène Déom », finaud comme tout. (Ils parlent de la mer, elle n'est déjà peut-être pas comme ça).

« Tèss te va, èle èst co bin dije côps comme ça » répond le père Merny avec candeur. (Tais-toi va, elle est bien dix fois comme cela).

Le père Déom exploitait sa ferme avec ses fils aînés. Deux chevaux suffisaient pour assurer le travail normal. Il aimait passer ses soirées à jouer aux cartes (whist ou poteau). C'était un sage.

Nous, les gamins, fréquentions l'école communale. Monsieur le Maître n'était plus très jeune et son cours s'en ressentait.

Puis, à l'âge de 12-13 ans, mon copain et moi nous nous sommes retrouvés au collège, ensemble. Des trimestres entiers sans rentrer à la maison, pendant trois ans, à décliner: Rosa, Rosam, Rosae.

Cette période d'école se termina par les années de guerre. La soupe du collège n'étant plus ce qu'elle était, l'école était finie à tout jamais.

C'est aussi à cette période que le Grand abandonna la boulangerie. Chaque foyer vivait désormais en vase clos, cuisant son propre pain. Certains jours prévus à cet effet, le Grand allumait son four, et quelques personnes venaient y cuire leur pâte.

Quittant la place et m'en allant chassant mes vaches devant moi, je rencontre le père Lambert, vieillard de 90 ans passés, sortant son unique vache de l'étable. Ensuite, vient s'adjoindre à nous, l'Ugèn dou Guiot et ses deux bêtes laitières (il habitait à 50 m de là, dans l'ancienne pâtisserie dou tchèt).

Tout le groupe serré, nous montons le chemin du Tchenay tout en palabrant. Un ciel d'encre se traînait sur nos têtes, menaçant...

« Dje crois qui va plûre" (pleuvoir), dis-je dans notre savoureux patois.

Eugène Guiot, un gendarme pensionné: « i pe plûre, mi dj'ai fini la fnô (fenaison). I pe minme plûre doul m... mèlasse...

« Oh ! » dit le nonagénaire, oncle du précédent : « dje vouro mi, qu'i pluche (pleuve) ça, mais qu't'auro la gueule a l'goutire" (sic).

Des éclats de rire ponctuèrent ces propos. Une saine philosophie cependant ressortait de ces fanfaronnades.

Les clos-pâturages de chacun étaient situés les uns près des autres.

Le père Lambert aimait raconter quelques bribes de sa jeunesse. « In dimatche au matin, dje rascontère le Gros Carreau ave se nu costeme. Y s'pavano à f'jan le grandiveux. Dje n'ai pas hésité, dje l'ai foute dins les batches (bacs), lou et s'bê costeme. Quand djesto djon-ne, djesto djaloux et méchant... mi ! ».

La « cinse » du père Lambert était typiquement ardennaise. Son toit en « scailles » (ardoises) ne possédait pas « d'atcheneau » (chenal) , il descendait presque par terre. Les pièces du corps de logis étaient très sombres, le soleil pénétrant difficilement. Et cependant, il en était fier de sa maison.

Je n'ai que très peu connu l'épouse du père Lambert. C'était une femme effacée, Ernestine, elle ne faisait pas beaucoup de bruit, elle vivait dans l'ombre de son mari. Je la vois encore lors de l'exode du 10 mai 1940, assise dans la charrette d'un paysan, fuyant vers la frontière française, non loin de la Petite Loitte (Louette-St-Pierre). Mais c'est une autre histoire que peut-être un jour je raconterai.

Adresse de l'auteur : Pol LEONARD Rue Deboulle, 10 6780 MESSANCY

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© 25 juillet 2000 - Emile PRETLOT ©